Mystères judiciaires

Quand la malveillance produit la peur et la rancœur : trois affaires mystérieuses

Quel que soit le pays ou la culture, la médisance épistolaire a cours. Dans certains cas, le corbeau s’est tellement déchaîné dans ses lettres anonymes truffées de ressentiment et de haine que les conséquences ont été désastreuses pour les destinataires et leurs familles. Les trois affaires suivantes illustrent tout autant la peur générée chez les victimes que le vice d’auteurs fielleux.

Le corbeau de Tulle : les lettre anonymes de la discorde

L’affaire du Corbeau de Tulle est une affaire criminelle française qui a eu lieu de 1917 à 1922 à Tulle, en Corrèze. Pendant cette période, les habitants de la ville ont été victimes d’une avalanche de lettres anonymes, dont certaines particulièrement grivoises, signées « L’Œil de tigre » dénonçant les faits et gestes des uns et des autres. Cette affaire a semé la peur et la suspicion, créant une paranoïa collective parmi les habitants de cette petite ville. Cette affaire a suscité une grande suspicion dans la ville et a attiré l’attention de la presse nationale, qui s’est passionnée pour ce fait divers qui a captivé les Français.

Une enquête a été ouverte, et elle s’est conclue par un procès au retentissement national. L’affaire du corbeau de Tulle a été résolue grâce à une méthode révolutionnaire d’enquête qui a consisté à diligenter une dictée collective menée par les enquêteurs en collaboration avec un graphologue. L’auteure des lettres anonymes, Angèle Laval, employée au service comptabilité de la préfecture de la Corrèze, a été démasquée et condamnée à un mois de prison avec sursis et 100 francs d’amende. Son mobile était une histoire d’amour non réciproque avec son chef de service. Ces lettres anonymes contenaient des insultes, des dénonciations, des récits pornographiques et orduriers. Elles étaient adressées à des notables, des employés de la préfecture, ainsi qu’à des citoyens lambdas. Au total, environ 110 lettres anonymes ont été envoyées entre 1917 et 1922.

Angele Laval a terrorise la ville de Tulle entre 1917 et 1922

Cette affaire a entraîné des suicides et une polémique entretenue par la presse à l’encontre du premier juge d’instruction, François Richard, qui a vu sa carrière s’effondrer après son dessaisissement. L’affaire du Corbeau de Tulle est à l’origine de l’appellation « corbeau » pour un expéditeur de lettres anonymes. Angèle Laval avait même envoyé des lettres calomnieuses à son propre sujet afin de maquiller son crime. Les psychiatres l’ont qualifiée de « névropathe hystérique », mais responsable de ses actes. Cette révélation a stupéfié les habitants de Tulle car Angèle Laval était perçue comme une jeune femme discrète et bien élevée. Il semble qu’elle ait développé une profonde rancœur au fil des années précédant son déchaînement épistolaire.

Médisance et paranoïa collective : l’affaire de Circleville

Circleville a ete le theatre des agissements pervers d'un corbeau dans les annees 70 et 80

L’affaire des lettres de Circleville est une affaire de harcèlement qui a débuté en 1976 à Circleville, Ohio. Une personne inconnue a envoyé des lettres anonymes menaçantes à plusieurs résidents de la région, y compris à la famille de Mary Gillipsie. Les lettres contenaient des accusations diffamatoires et menaçaient les destinataires. Les habitants ont été frappés de constater que l’auteur possédait des informations très précises sur les personnes mises en cause. L’affaire a pris une tournure tragique lorsqu’en août 1977 le mari de Mary Gillipsie, la conductrice du bus scolaire, a reçu une lettre qui l’accusait d’avoir une liaison. En réponse, il a décidé de conduire jusqu’au lieu de provenance des lettres, à savoir Columbus, la capitale de l’Ohio, mais il a trouvé la mort dans un accident de voiture. Dans les lettres anonymes, Mary Gillipsie était accusée d’avoir entretenue une liaison avec Gordon Massie, le directeur de l’école. Le corbeau est allé jusqu’à écrire :

« Reste loin de Massie. Ne mens pas quand on te demandera si tu le connais. Je sais où tu habites. J’ai observé ta maison et je sais que tu as des enfants. Ce n’est pas une blague. Prends cela au sérieux. Toutes les personnes concernées ont été prévenues, et tout cela sera bientôt terminé »

Devant l’impassibilité de Mary Gillipsie qui a fait le choix de ne pas révéler la réception de cette lettre odieuse, le corbeau de Circleville a récidivé en envoyant une seconde lettre à la conductrice de bus dont un passage affirmait :

« Gillipsie, je t’ai donné deux semaines et tu n’as rien fait. Avoue tout et informes-en l’école. Si tu ne le fais pas, je vais diffuser ton histoire sur CBS, sur des posters et des panneaux d’affichage, jusqu’à ce que la vérité se sache »

Mary Gillipsie a ete persecutee par le corbeau de Circleville
Mary Gillipsie

Puis, le corbeau a décidé d’expédier une troisième lettre à l’intention de Ron Gillipsie dont le sang n’a fait qu’un tour et qui a donc pris sa voiture à destination de Columbus afin d’enquêter lui-même sur place. L’auteur demandait à Ron de révéler la liaison de sa femme avec le directeur à la direction de l’école. Son accident mortel a donné une forte impulsion à l’enquête. Les autorités ont renforcé la surveillance dans la ville pour tenter de prévenir de nouveaux incidents et protéger les habitants, en particulier les destinataires des lettres.

En 1983, des panneaux de signalisation menaçants ont été découverts le long des routes de Circleville, portant des messages similaires à ceux des lettres. La police a mené plusieurs enquêtes parallèles pour identifier l’auteur des lettres et des panneaux menaçants. L’affaire a suscité un intérêt médiatique considérable, attirant l’attention du public et des médias, ce qui a contribué à maintenir la pression pour résoudre le mystère. Cela a conduit à l’implication de Paul Freshour, qui a été condamné à une peine d’emprisonnement de 7 à 25 ans bien qu’il ait toujours clamé son innocence jusqu’à son décès en 2012.

Paul Freshour était le beau-frère de Mary Gillipsie. Il a été suspecté d’être l’auteur des lettres en raison de plusieurs éléments troublants. Premièrement, une arme à feu a été découverte dans un piège destiné à tuer Mary et a permis aux enquêteurs de remonter jusqu’à Paul Freshour, renforçant les soupçons à son encontre. Deuxièmement, Paul Freshour était en instance de divorce avec sa femme, Karen Sue, qui a confessé à la police que son mari avait écrit les lettres de Circleville. Elle a également découvert des lettres cachées dans leur maison, ce qui a contribué à incriminer Paul Freshour. Enfin, malgré ses dénégations, Paul Freshour a échoué à un test polygraphique et a été accusé d’avoir tenté de tuer Mary Gillipsie. Des éléments circonstanciels, tels que son absence au travail le jour du piège, ont également contribué à l’incriminer, de même que sa graphie. Freshour est resté dix ans en prison avant d’être libéré. Pendant son séjour derrière les barreaux, d’autres lettres ont été expédiées dont une à son attention.

Ron Gillipsie aete le destinataire de la troisieme lettre anonyme ciblant son foyer
Photo de l’enveloppe recue par Ron Gillipsie

L’affaire des lettres de Circleville a suscité beaucoup de spéculations et de théories, mais elle n’a jamais été résolue car l’auteur des lettres demeure inconnu, plusieurs décennies après les faits, puisque les éléments à l’encontre de Freshour ont semblé insuffisants. L’affaire a semé la peur et la méfiance au sein de la petite ville de Circleville où les habitants ont été accusés de divers actes répréhensibles tels que l’abus de confiance, la violence domestique, des liaisons extraconjugales et même des meurtres. L’affaire a laissé une empreinte durable sur la ville et les personnes impliquées et elle continue de fasciner et de susciter des débats sur l’identité de l’auteur des lettres et les événements qui ont entouré cette affaire qui demeure l’une des plus mystérieuses de l’histoire criminelle récente des États-Unis.

The Watcher : hantise et détresse d’une famille prise pour cible

L’affaire du 657 Boulevard est une histoire vraie qui a inspiré la série « The Watcher » sur Netflix en 2022. La maison située au 657 Boulevard à Westfield, New Jersey, a été le théâtre de lettres anonymes inquiétantes reçues par la famille Broaddus après l’achat de la propriété, en 2014, pour la coquette somme de $1.3 million. Les lettres, signées par « The Watcher » ont conduit la famille à ne jamais emménager dans la maison par crainte pour la sécurité de leurs enfants.

Le 657 Boulevard a ete achete par la famille Broaddus en 2014 avant que la famille ne soit la victime de The Watcher

Dès la conclusion de la vente, des lettres anonymes menaçantes mentionnant des détails inquiétants sur les nouveaux acquéreurs et leurs enfants ont été reçues par ces derniers alors qu’ils avaient déjà lancé plusieurs chantiers dans leur nouvelle maison. Ces lettres semblaient provenir de quelqu’un qui surveillait assidûment la maison. Les Broaddus ont contacté la police puis, devant les errements de l’enquête, ont décidé de vendre la maison. Ils ont eu beaucoup de mal à trouver des acheteurs, l’affaire ayant suscité beaucoup d’intérêt dans la région et bénéficié d’une large couverture médiatique qui a découragé les potentiels acquéreurs.

L’identité de « The Watcher » n’a jamais été établie malgré l’enquête policière et l’attention médiatique. En mars 2019, cinq ans après l’achat, la maison a été mise en vente à un prix réduit de $400 000 et la famille a finalement vendu la maison en juillet 2019 sans y avoir jamais habité. Les détectives professionnels ont initialement enquêté sur les membres de deux familles vivant immédiatement autour du 657 Boulevard, mais ces pistes n’ont pas abouti. Plusieurs des suspects initiaux sont décédés au fil des années et la progression de l’enquête a été marquée par de fortes critiques concernant la gestion de l’affaire par la police de Westfield. Celle-ci a refusé l’aide de plusieurs enquêteurs engagés par les Broaddus et l’affaire a finalement été confiée au bureau du procureur du comté, qui a repris l’enquête à zéro.

La famille Broaddus a ete la cible de The Watcher des l'achat du 657 Boulevard
Les Broaddus

La famille Broaddus a exprimé son souhait que les nouveaux propriétaires trouvent la paix et la tranquillité dans la maison tout en joignant une photo de l’écriture de « The Watcher » au cas où de nouvelles lettres seraient reçues. Avant de trouver acquéreur, les Broaddus ont également loué la maison à une famille avec des enfants adultes et deux gros chiens mais cette famille a également reçu une lettre de « The Watcher », ce qui a ajouté à l’angoisse des parties prenantes. Les témoignages des voisins de la famille Broaddus sur les suspects de l’affaire du 657 Boulevard sont variés et peu concluants. Les habitants de Westfield ont partagé des anecdotes sur les guerres d’enchères pour l’achat de maisons dans la ville, soulignant l’importance de l’argent et de l’ego.

Cependant, le principal suspect demeure Michael Langford qui résidait avec sa mère de 90 ans, Peggy, et ses frères et sœurs, dans l’entourage immédiat de la famille Broaddus. Langford a été décrit comme un marginal somme toute inoffensif par plusieurs voisins. Lorsque Michael Langford a été interrogé, il a nié avoir eu connaissance des lettres et a été convoqué pour un interrogatoire plus approfondi, mais en fin de compte, il n’y a pas eu suffisamment d’éléments pour le désigner formellement comme étant « The Watcher ». Aucune preuve concluante n’a été trouvée pour relier Michael Langford aux lettres obsédantes reçues par la famille Broaddus.

***

Ces affaires démontrent combien le poison de la médisance peut impacter le destin de familles prises dans les filets d’un correspondant anonyme aux sombres motivations. Ce genre de méfait n’est pas récent et semble malheureusement avoir de beaux jours devant lui bien que nous soyons à l’ère numérique.

Pour aller plus loin

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