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L’affaire du pull-over rouge : et si Christian Ranucci était coupable ?

L’affaire Christian Ranucci est un procès très médiatique qui a eu lieu en France en 1976. Christian Ranucci a été condamné à mort et exécuté pour l’enlèvement et le meurtre de Marie-Dolorès Rambla, une fillette de huit ans, à Marseille en 1974. Cette affaire a suscité de nombreuses controverses et a été considérée comme une erreur judiciaire par certains. Les doutes sur la culpabilité de Ranucci ont conduit à plusieurs demandes de révision de son procès. Cependant, si l’affaire était jugée de nos jours, les éléments à charge seraient certainement considérés comme accablants.

Retour sur les circonstances d’une affaire qui a ému la France entière

La petite Maie-Dolores Rambla

Le 3 juin 1974, Marie-Dolorès Rambla, huit ans, jouait avec son frère Jean-Baptiste, âgé de six ans et neuf mois, devant chez elle, cité Sainte-Agnès, à Marseille. Entre 11 h 05, heure à laquelle sa mère l’a vue pour la dernière fois, et 11 h 20, heure à laquelle son père, artisan boulanger, est rentré du travail, la fillette a été enlevée. Un garagiste dont l’établissement est situé face à la cité Sainte-Agnès, déclare que le ravisseur roulait en Simca 1100 de couleur grise.

Quelques dizaines de minutes plus tard, au carrefour du lieu-dit La Pomme, à vingt kilomètres de Marseille, sur la commune de Belcodène, le coupé Peugeot 304 gris de Christian Ranucci entre en collision avec un autre véhicule. Ranucci ne s’arrête pas et commet un délit de fuite. Le couple Aubert, témoin de l’accident le prend en chasse et relève le numéro d’immatriculation.

Ranucci possedait un coupe Peugeot 304

Les époux Aubert localisent le coupé Peugeot 304 stationné un peu plus loin, le long d’un talus, et voient le conducteur s’enfuir dans les fourrés. Ils lui crient de revenir pour établir un constat à l’amiable car il n’y a que de la tôle froissée. Ranucci les ignore et ne revient pas sur ses pas. Le couple décide de revenir sur les lieux de l’accident afin de communiquer le numéro d’immatriculation au conducteur victime du refus de priorité par Christian Ranucci.

L'accident de Ranucci a eu lieu au carrefour de La Pomme
Le carrefour de La Pomme

Le surlendemain, à la lecture d’un article relatant l’enlèvement de Marie-Dolorès Rambla, les époux Aubert se rendent à la gendarmerie pour signaler le comportement étrange du jeune automobiliste la veille. Ils laissent entendre que l’homme portait un gros paquet puis affirment qu’il s’agissait d’un enfant. Christian Ranucci est identifié. En fin d’après-midi, le corps lacéré de coups de couteau de Marie-Dolorès est retrouvé dans un fourré à quelques encablures du lieux de l’accident provoqué par Ranucci. Ce dernier est arrêté vers 18h15.

Christian Ranucci, un étrange coupable

Christian Ranucci au commissariat

Christian Ranucci est intensivement interrogé par des policiers échauffés par l’opinion publique. Il passe aux aveux après 48 heures d’un face-à-face tendu après avoir nié les faits avec ténacité. Il indique avoir jeté le couteau dans un tas de fumier. Il est retrouvé par les gendarmes là où Ranucci déclare l’avoir jeté. Il reconnaît également avoir dessiné un croquis de la cité Sainte-Agnès de Marseille alors qu’il reside à Nice.

Le 24 juin 1974, la juge d’instruction organise une reconstitution des faits sur les lieux du crime, en présence de l’inculpé. Pour éviter l’émeute dans la cité Sainte-Agnès, où l’enlèvement et le meurtre de Marie-Dolorès ont suscité une énorme émotion, la magistrate ne laisse pas Ranucci descendre du fourgon. Dans la foulée de la reconstitution, Ranucci se rétracte et dénonce les méthodes des policiers qui lui auraient extorqué des aveux fantaisistes.

Christian Ranucci a ete guillotine le 28 juillet 1976

Le 10 mars 1976, après deux jours d’un procès sous très haute tension, il est condamné à mort. Il est guillotiné quatre mois plus tard. Le meurtre de Marie-Dolorès Rambla a suscité une grande émotion en France et a relancé le débat sur la peine de mort. Aujourd’hui, l’affaire est toujours présente dans les mémoires, notamment en raison du destin tragique de Jean-Baptiste Rambla, le frère de la petite Marie-Dolorès, qui a lui-même commis deux meurtres à 13 ans d’intervalle. Mais aussi car la culpabilité de Ranucci n’a de cesse d’être remise en cause depuis plus de quarante ans.

Pourtant, le faisceau d’indices réunis sème le doute quant à la thèse de l’innocence bien souvent mise en exergue par les éléments médiatiques relatifs à cette affaire.

Quels sont les éléments qui instille le doute dans l’affaire Christian Ranucci ?

La première fois que j’ai entendu parler de cette affaire criminelle, qui a fait date dans l’histoire judiciaire française contemporaine, c’était en juillet 2004 avec l’épisode dédié de l’émission Faîtes Entrer L’accusé. L’émission m’a marqué car j’étais convaincu que Ranucci était une victime de la machine judiciaire. Près de vingt ans plus tard, cette conviction s’est grandement effritée, notamment parce qu’il y a des éléments qui posent clairement question.

  • La voiture : le véhicule décrit par Jean-Baptiste Rambla et Eugène Spinelli, le garagiste, est une Simca 1100 gris métallisé. Christian Ranucci possédait une Peugeot 304 grise
  • L’arme du crime : Ranucci a indiqué l’emplacement du couteau, ensuite retrouvé par les gendarmes. Ce couteau est dans la zone où a eu lieu l’accident et non loin d’une champignonnière ou Ranucci, selon ses dires, s’est embourbé puisqu’il a été assisté par un paysan du coin
  • Le pull-over rouge : dans cette champignonnière, est retrouvé un pull rouge en bon état qu’on attribue à Ranucci alors qu’il est trop grand et que l’inculpé déteste le rouge. Ce vêtement donnera son nom à l’affaire
  • Les plaies : au moment de son arrestation, Ranucci a des égratignures sur les bras qui auraient été occasionnées par la végétation se trouvant sur les lieux de la découverte du cadavre
  • Le pantalon : dans le coffre du véhicule de Ranucci est prélevé un pantalon tâché de sang
  • Les cheveux : deux cheveux sont retrouvés dans le coupé Peugeot 304
  • Le ravisseur : Jeanine Mattei, une habitante du 13ème arrondissement, déclare que quelques jours avant l’enlèvement de Marie-Dolorès Rambla un homme avec un pull-over rouge a abordé sa fille et l’une de ses camarades

Pourquoi ces points peuvent conduire à penser que Christian Ranucci était coupable?

Les aveux de Ranucci ont été illustrés par un plan de la cité Sainte-Agnès dessiné de sa main. Pour rappel, il résidait à Nice. Nice et Marseille sont distantes de 200 kilomètres.

Marie-Dolores Rambla a ete enlevee a la cite Sainte Agnes a Marseille
La Cité Sainte Agnès

La voiture décrite par les deux témoins principaux de l’enlèvement, le frère de la victime et le garagiste, est une Simca 1100. Comment remettre en question la version d’un garagiste spécialiste des automobiles ? Ce point est important. Cependant, les deux modèles, la Simca 1100 et la Peugeot 304 avait une ligne similaire et le professionnel a jeté un coup d’œil rapide et de loin. Quant à Jean-Baptiste Rambla, peut-on être sûr qu’un enfant de cet âge sache distinguer marques et modèles sans hésitation ?

Sur la base des aveux de Ranucci, le couteau a été retrouvé dans un tas de fumier. C’est un point crucial de l’enquête. Comment l’inculpé connaissait-il l’emplacement du couteau ayant servi à tuer la petite Marie-Dolorès Rambla habitant Marseille alors que lui était niçois ? Les défenseurs de Ranucci ont souligné une mise en scène des enquêteurs dans la recherche de l’arme du crime. Quand bien même les policiers ont « secoué » Christian Ranucci, ils ne pouvaient pas imaginer que le ravisseur s’était délesté de sa lame dans ces encablures. Intellectuellement, cela ne tient pas la route.

Christian Ranucci a enlise son coupe Peugeot 304 dans une champignonniere

Vraisemblablement, le pull-over rouge n’appartenait pas à Christian Ranucci. Certes, il était dans un état très correct malgré sa présence dans une champignonnière humide. Mais, ce vêtement était trop grand pour seoir aux épaules du niçois. Les partisans de l’innocence de Ranucci arguent du fait que cet indice serait à décharge. Et, rappelons que Jeanine Mattei a évoqué un homme vêtu de rouge qui a approché sa fille et sa camarade quelques jours avant la disparition de la petite Rambla. Donc il faut se convaincre que l’assassin a fréquenté la même champignonnière que Ranucci, située dans la zone où le corps martyrisé de l’enfant a été retrouvé. Et si ce pull n’avait aucun lien avec cette terrible affaire criminelle ?

Le témoignage à décharge de Jeanine Mattei a été très vite évacué lors du procès, en 1976. Ce témoin a, d’ailleurs, été mis en difficulté lors de l’audience. Il a été révélé que Madame Mattei avait connu Heloïse Mathon à la prison des Baumettes en 1975 alors que la seconde visitait son fils dans l’attente de son procès et que la première sortait d’un parloir. Les deux femmes se sont-elles entendues sur un témoignage mettant en exergue un homme au pull-over rouge sévissant dans les cités marseillaises ? Il semble que la réponse soit affirmative. Récemment, une voisine de Madame Mattei a affirmé que cette dernière lui aurait dit qu’Héloïse Mathon était prête à lui donner 2 000 francs si elle consentait à appuyer le témoignage de Jeanine Mattei en s’y associant dans la dénonciation d’un homme rôdant autour des enfants à l’été 1974.

Gilles Perreault a ecrit le livre a decharge Le Pull-Over Rouge

Gilles Perrault, dans son livre Le Pull-over Rouge, évoque un mégot de cigarette retrouvé à proximité immédiate du cadavre et d’une marque différente de celles fumées par Ranucci. Peut-on vraiment envisager que les zones non habitées soient exemptes de détritus et mégots dans la France de 1974 ?

Contrairement à ce qu’indique l’auteur dans son livre à décharge, le sang retrouvé sur le couteau et le pantalon prélevé dans le coffre de Ranucci est du groupe A. La victime et Ranucci partage ce groupe sanguin.

Perrault ajoute qu’un cheveux retrouvé sur le corps de la petite Rambla ne correspond pas à la nature capillaire du condamné. En 1974, les méthodes de police scientifique étaient très rudimentaires. La principale discipline à laquelle ont recours les enquêteurs est la dactyloscopie, à savoir l’étude des empreintes digitales. L’analyse ADN, par exemple, n’est apparue qu’au début des années 90. En revanche, l’un des deux cheveux trouvés dans la voiture de Ranucci ne présente pas de dissonance avec les cheveux de la victime, comme le souligne Jean-Louis Vincent dans son récent ouvrage Affaire Ranucci : du doute à la vérité. Certains experts évoquent « une présomption d’appartenance commune ». Selon cette hypothèse, Marie-Dolorès Rambla se serait trouvée dans le véhicule de Ranucci.

Couverture du livre de Jean-Louis Vincent, Affaire Ranucci : du doute a la verite

Deux traces papillaires ont été relevées dans la Peugeot 304 de Christian Ranucci sur le bouton de réglage du siège passager mais s’est ensuite révélée inexploitable, malheureusement. Étaient-ce les doigts de la petite victime ? À l’heure actuelle, avec les techniques et moyens de la police scientifique, le doute aurait été dissipé.

Un dernier élément demeure, pour moi, clairement accablant pour Ranucci. Pourquoi cet homme qui n’avait aucun lien avec la jeune enfant a été observé par deux témoins stationner puis s’enfuir dans des fourrés situés dans la zone où le corps a été retrouvé sur ses indications ? La France métropolitaine a une surface de 543 939 kilomètres carrés. Le condamné a pourtant visé juste à quelques dizaines de mètres près lors de ses aveux.

Pourquoi la non culpabilité de Christian Ranucci me semble désormais peu probable ?

La mal nommée affaire du pull-over rouge cumule trois grands handicaps. Tout d’abord, elle est survenue à une époque où la peine capitale était largement discutée. Pas seulement en Europe mais également aux États-Unis où un moratoire sur la peine de mort était débattu depuis 1963 par un grand nombre d’états et la cour suprême. Le risque d’une erreur judiciaire était exacerbé et les partisans de son abolition faisaient feu de tout bois.

Ensuite, le retentissement de l’affaire dans une France encore très pompidolienne a été majeur et, par conséquent, les débats n’ont pas pu se dérouler dans un contexte apaisé. D’ailleurs, la survenue de l’affaire Patrick Henry a parasité le procès de Christian Ranucci.

Enfin, les techniques de police scientifique étaient très limitées et un grand nombre d’indices n’a pas été exploité outre une scène de crime polluée. De nos jours, la culpabilité de Ranucci serait infirmée ou confirmée grâce aux investigations empiriques. Malheureusement, à l’époque des faits, les recherches se sont rapidement retrouvées dans l’impasse.

Les films, documentaires et livres établis à la fin des années 70 et dans les années 80 sur cette affaire penchent bien souvent pour l’erreur judiciaire. Les opinions personnelles tombent sous le joug de combats sociétaux. Mais, en 2023, peut-on vraiment se convaincre que Christian Ranucci était un individu tout à fait exogène à l’enquête ?

Affaire Ranucci, le combat d'une mere avec Catherine Frot

Cet homme a provoqué un accident de la route par refus de priorité avant d’être aperçu s’enfuir à pied avec potentiellement une enfant dans l’arrière pays marseillais, là où deux jours plus tard le corps de la petite Rambla a été retrouvé. Il s’est étrangement embourbé avec son véhicule dans une champignonnière du coin, dans les heures qui ont suivi, à la grande surprise du paysan l’ayant aidé à la quitter et s’étant entretenu avec un individu au comportement erratique. Ranucci venait-il de réaliser qu’il avait commis un épouvantable crime de sang sur une petite fille ?

Le lieu du crime, la découverte de l’arme du crime suite aux indications du principal intéressé, le croquis dessiné de sa main et ses aveux font de Christian Ranucci le candidat parfait à la culpabilité dans cette affaire sordide. Certes, lors du tapissage derrière une vitre sans tain organisé par les enquêteurs marseillais, le frère de la victime n’a pas reconnu Christian Ranucci. Mais, est-ce absolument suffisant pour totalement douter de son implication ? Certes, il était représentant de commerce. Mais, certains témoins ont déclaré avoir aperçu son coupé Peugeot 304 à différents endroits autour de la rue Sainte-Agnès dans les jours précédant le crime.

Si on se base sur l’hypothèse que c’était bien lui et son véhicule, on peut se demander pourquoi était-il toujours autour de cette cité dont il a dessiné les plans ; n’avait-il pas des rendez-vous à honorer ailleurs ces jours-là ? Préparait-il le rapt de l’enfant sur son temps libre ? Ses pauses déjeuner ?

Cette conjonction d’éléments troublants me laisse à penser que Christian Ranucci ne peut pas être totalement mis hors de cause et que, bien au contraire, un faisceau d’indices relativement consistants laisse à penser qu’il était coupable.

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En conclusion, nous n’obtiendrons jamais une totale transparence dans cette affaire criminelle. Elle devrait demeurer trouble encore longtemps si ce n’est toujours. En revanche, et bien que l’obsession de l’erreur judiciaire soit clairement un devoir dans une société démocratique, il faut ici rappeler que, sur la base de quelques éléments scientifiques certes peu étayés et d’aveux par la suite dénoncés par l’incriminé, ce dernier a néanmoins été condamné par un tribunal et un jury qui se sont réunis pour passer en revue tous les éléments en leur possession et suite à une reconstitution des faits.

Pour aller plus loin

L’affaire Christian Ranucci résumée en 4 minutes | Ina Société

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