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L’étrange suicide du gendarme Jambert

Le mystérieux suicide de Christian Jambert

Christian Jambert est un nom qui revient à maintes reprises dans l’affaire des disparues de l’Yonne. Il est le gendarme persévérant qui, dès 1984, a suspecté Émile Louis qui se révélera être un impitoyable tueur en série et qui finira par être condamné à la réclusion criminelle à perpétuité en 2004 avant de décéder derrière les barreaux le 20 octobre 2013. Le 4 août 1997, le gendarme Jambert est retrouvé sans vie dans son garage a Auxerre. Sa mort est considérée comme un suicide. Isabelle Jambert, sa fille, réfute cette thèse et se bat aujourd’hui encore pour éclaircir les circonstances de la mort de son père.

Un gendarme opiniâtre

Christian Jambert était un gendarme d'une grande opiniâtreté

Reconnu de ses pairs mais également de ses interlocuteurs issus du monde judiciaire comme un excellent gendarme, Christian Jambert faisait montre d’une grande pugnacité dans les dossiers qui lui incombaient en allant jusqu’au bout des choses. Alors qu’il est âgé de 40 ans et qu’il a fait ses preuves, il se voit confier un dossier en 1981 qui débouchera sur l’enquête de sa vie. Le corps en partie décomposé d’une femme est retrouvé à Rouvray, à quelques kilomètres d’Avallon.

L’identification détermine qu’il s’agit de Sylviane Lesage, 23 ans et enfant de la DDASS, dont l’amant chauffeur de cars aux Rapides de Bourgogne attire rapidement l’attention du gendarme. Il s’agit d’Émile Louis. Christian Jambert cerne rapidement le comportement inadapté de l’homme bourru vers lequel le mène son enquête et qui a déjà été condamné pour violences sexuelles. En 1984, il adresse un rapport détaillé au procureur d’Auxerre dans lequel il met en exergue ses profonds soupçons concernant Emile Louis non seulement dans l’affaire Lesage mais également dans le cadre de la disparition de plusieurs jeunes femmes issues de la DDASS. Le juge d’instruction refuse d’instruire et le rapport est égaré jusqu’en 1996.

Tenace, Jambert décide de poursuivre son enquête en dehors des radars. La conjonction des efforts de Jambert et des familles des filles de la DDASS via leur association permet la condamnation d’Emile Louis en appel le 27 juin 2006 à la réclusion criminelle à la perpétuité avec une peine incompressible de 18 ans dans l’affaire dite des disparues de l’Yonne. Malheureusement, le gendarme Jambert n’assiste pas à a condamnation de son suspect puisqu’il est décédé le 4 août 1997 dans de mystérieuses circonstances. Il devait être audité le 6 août comme témoin principal dans l’affaire des disparues de l’Yonne.

Un étrange suicide

Le gendarme Christian Jambert est décédé dans d'étranges circonstances
La mort de Christian Jambert a été classée comme un suicide

Christian Jambert est retrouvé mort dans son garage avec une carabine reposant sur ses jambes. Le médecin légiste local n’étant pas disponible, le médecin urgentiste dépêché sur place conclut à un suicide ; le dossier est clos. L’entourage de Christian Jambert est étonné de la survenue de sa mort deux jours avant son audition qui devait être l’impulsion finale dans le dossier pour lequel il avait enquêté sans relâche et contre vents et marées depuis 1981. Le gendarme était bien décidé à faire condamner Emile Louis par la justice pour des meurtres commis tout au long des années 70 et dans le cadre de l’enquête Lesage. Les proches de Jambert se voient rappeler la déprime dont souffrait le gendarme suite à sa mise à la retraite.

La fille du gendarme, Isabelle Jambert, décide de s’intéresser de plus près à la carrière de son père et, notamment, à l’affaire des disparues de l’Yonne. Elle demande à la justice une instruction relative aux causes de la mort du gendarme. Elle obtient en mars 2004 l’exhumation du corps pour la conduite d’une autopsie. Celle-ci est diligentée le mois suivant à l’institut médico-légal de Paris. Le rapport d’autopsie met en évidence une incongruité déterminante : une première balle mortelle qui a occasionné un orifice temporal et qui s’est logée dans le cerveau puis une seconde qui est entrée par la bouche jusqu’à l’arrière du crâne. Une information judiciaire pour assassinat est lors ouverte car la thèse du suicide semble désormais impossible.

En 2004, une contre-expertise est menée à l'institut médico-légal de Lyon
Une nouvelle autopsie est conduite à l’institut médico-légal de Lyon

Une contre-expertise est menée à l’institut médico-légal de Lyon. Les deux orifices sont également mis en évidence par les expert lyonnais. Cependant, ces derniers minorent la thèse de l’assassinat puisqu’ils affirment que les tirs n’ont pas été immédiatement mortels. Ils envisagent également que les deux balles auraient été déclenchées en rafale par la carabine. Ils s’appuient sur un moulage du crane. La piste du suicide est donc viable. En 2006, les analyses expertales de l’institut médico-légal de Strasbourg à qui les médecins lyonnais ont adressé le moulage concluent à la possibilité d’un suicide.

En décembre 2007, c’est l’institut médico-légal de Bordeaux qui conduit une quatrième autopsie après une seconde exhumation réclamée par les parties civiles. Outre les médecins légistes bordelais, leurs confrères parisiens, lyonnais et strasbourgeois assistent à l’autopsie, de même qu’un expert en balistique. Le collège d’experts conclut que le suicide comme l’assassinat sont des thèses acceptables. La mâchoire inférieure, les dents supérieures, la scelle turcique (structure osseuse contenant l’hypophyse) et une partie de l’os orbital gauche sont manquants. En février 2011, un non-lieu est prononcé. La famille Jambert se pourvoit en cassation. Il semble que le non-lieu ait, depuis, été confirme.

Les gênantes conclusions de l’enquête du gendarme Jambert

Dans son rapport de 1984, Christian Jambert soutenait la thèse selon laquelle Emile Louis avait des connexions avec des réseaux de prostitution sado-masochistes actifs dans l’Yonne voire dans toute la Bourgogne. Des réseaux qui avaient, entre autres, jeté leur dévolu sur les jeunes filles de la DDASS. Le rapport avait été enterré suite au refus du juge d’instruction d’aller plus avant. En 1996, le rapport est « exhumé » avant d’étrangement disparaître pour toujours. Si ce rapport n’avait pas été « mis de côté » en 1984, la prescription dans l’affaire des disparues de l’Yonne n’aurait pu être opposée aux familles des jeunes femmes disparues entre 1977 et 1979. Il faudra toute la pugnacité de ces familles pour que la médiatisation de l’affaire ébranle la justice.

Christian Jambert continuait d'enquêter alors qu'il était à la retraite
Christian Jambert s’intéressait à un réseau pédocriminel sévissant dans l’Yonne depuis des années

Nous ne pouvons que nous réjouir de la condamnation d’Emile Louis. Mais, n’est-il pas l’arbre qui cache la forêt ? En 1989, Pierre Charrier, ex-directeur de l’APAJH (Association Pour Adulte et Jeunes Handicapés), a été arrêté puis condamné à six ans de prison suite à un flagrant délit de viol d’une handicapée de 22 ans à l’arrière d’une voiture en plein Auxerre. L’APAJH gérait huit centres d’accueil pour handicapés dans l’Yonne. Nicole Charrier, l’épouse du condamné, se plaça en témoin de moralité d’Emile Louis lors de l’instruction dont il était le principal suspect à la fin des années 90 en affirmant que ce dernier était perçu comme un grand frère voire un père à qui l’on peut tout dire par les adolescents handicapés accueillis par les centres de l’APAJH. La condamnation de Charrier a conforté Jambert dans ses conclusions.

Le domicile de Claude et Monique Dunand à Appoigny
La maison de l’horreur des Dunand à Appoigny

Le 20 janvier 1984, une jeune femme affolée s’est échappée du domicile de Claude et Monique Dunand, à Appoigny à 10 kilomètres d’Auxerre. Elle a été torturée et violée et dénonce un couple sadique qui avait pour habitude passer des petites annonces requérant une jeune fille pour s’occuper d’une femme âgée. L’enquête a démontré que le couple Dunand attachait ses proies à la cave avant de les livrer contre de l’argent à des sadiques. Un carnet contenant les noms et coordonnées de ses clients a mystérieusement disparu pendant l’instruction de l’affaire. Durant le procès, Claude Dunand a évoqué une organisation pédocriminelle protégée avant de se rétracter. Une des victimes a dit que ce dernier avait évoqué l’organisation qui lui donnait des ordres. Le gendarme Jambert avait établi que Dunand et Emile Louis se connaissaient et avaient des amis communs. Il avait ajouté que Louis avait procuré des jeunes filles de la DDASS. Maître Didier Seban, l’avocat des familles des jeunes filles disparues a dénombré une trentaine de jeunes filles mortes ou disparues dans d’étranges circonstances dans la région d’Auxerre entre 1965 et 1990.

A sa mort, Christian Jambert travaillait sur de nombreux dossiers connexes aux affaires des disparues de l’Yonne et d’Appoigny bien qu’il était à la retraite. Il avait pour ce faire un double de tous ses dossiers de la gendarmerie dans une serviette qui ne le quittait pas. Cette serviette n’a jamais été retrouvée. Un jour de 1981 sa carrière a basculé. Pendant les seize années suivantes il a sans relâche investigué sur les jeunes filles disparues à travers l’Yonne et a levé le rideau sur des réseaux en place dans l’Yonne depuis plus de quinze ans. L’affaire de sa vie a certainement précipité sa mort. En 2018, on a offert à titre posthume un square à Christian Jambert dans la ville d’Auxerre là où une stèle avait été érigée en 2005 en mémoire des disparues de l’Yonne.

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